N° 09 · 6 juillet 2026 · Journal PDF

Neuf jours pour rompre

Le 17 juin, le général Christophe Gomart parle du Burkina au Parlement européen. Le 26 juin, Ouagadougou rompt avec Paris. Entre les deux : un vote, une convocation, un communiqué, une note verbale.

Strasbourg · 17 juin · Parlement européen

Le rempart, c'est pour l'Europe

Le 17 juin 2026, au Parlement européen, Christophe Gomart parle du Burkina Faso comme d'un pays qui déborde sur ses voisins. Général en deuxième section, ancien directeur du renseignement militaire français, eurodéputé Les Républicains, il intervient comme auteur d'une résolution sur « la répression persistante de l'espace civique et des libertés fondamentales » au Burkina Faso.

Il parle d'« échec dramatique » du pouvoir militaire, affirme que plus de la moitié du territoire échappe au contrôle de l'État, décrit le pays comme un « sanctuaire » pour des groupes armés et la criminalité organisée. Puis vient la phrase qui dit tout : les États voisins seraient la « première ligne de défense » contre la déstabilisation régionale, parce que si l'Afrique de l'Ouest vacille, l'Europe vacillera aussi.

Le Burkina est lu comme menace. Ses voisins deviennent rempart. Et ce rempart ne protège pas d'abord Ouagadougou, Abidjan, Lomé ou Cotonou. Il protège l'Europe.

Écoutons aussi ce que le général laisse hors champ. Il mentionne bien dix ans de lutte antiterroriste avec l'appui de la France et de l'Europe. L'inventaire de cet appui, il ne le fait pas. Faisons-le à sa place.

2011-2026 · l'inventaire

Le désastre a des auteurs

L'effondrement du Sahel n'est pas tombé du ciel. C'est le décombre direct, prévisible, de quinze ans de décisions françaises. 2011 : Paris mène la charge pour détruire l'État libyen et fait sauter le couvercle d'un arsenal à ciel ouvert. Armes lourdes et combattants se déversent sur toute la bande sahélienne, et la rébellion malienne de 2012, point de départ de tout, s'équipe dans les décombres de Tripoli.

Suit une décennie où la France traite le Sahel en terrain militaire réservé. Barkhane engloutit environ un milliard d'euros par an dans une guerre verticale, pilotée d'en haut, qui n'arrête rien : la terreur, cantonnée au nord du Mali en 2013, métastase vers le centre du pays, puis au Burkina, puis au Niger. Pire : sur le terrain, la force française s'appuie sur des milices communautaires et des régimes décriés, et des communautés entières, stigmatisées puis abandonnées, vont chercher protection chez les groupes armés.

2011-2026 · l'inventaire

Kidal, puis Paris

Et il y a Kidal. Pendant dix ans, l'armée malienne y est interdite de séjour sur son propre territoire, pendant que des factions rebelles y prospèrent sous protection de fait. Ce double jeu a convaincu gouvernements et populations d'une même chose : Paris ménageait des groupes armés pour justifier une présence militaire sans fin. Nul besoin d'affirmer l'intention, les faits ont installé la conviction. Ajoutez la pièce la plus récente : un FLA qui trouve des relais médiatiques et politiques à Paris au moment même où il attaque aux côtés du JNIM.

La France n'a pas trébuché sur un échec au Sahel. Elle l'a construit, décision après décision. Voilà le bilan que le général juge, sans jamais regarder la part française du désastre.

Strasbourg → Ouagadougou · 18-26 juin

Neuf jours pour rompre

Le lendemain, 18 juin, le Parlement européen adopte la résolution commune RC-B10-0318/2026, procédure 2026/2767(RSP), par 476 voix pour, 11 contre et 75 abstentions.

Le texte ne ménage pas Ouagadougou. Il évoque la dissolution de tous les partis politiques, la suspension de nombreuses organisations de la société civile, des comptes transférés vers une banque contrôlée par l'État, la suspension de TV5Monde, des disparitions et détentions arbitraires. Il contient aussi l'accusation la plus lourde : des faits de « nettoyage ethnique » visant les communautés peules. Cette accusation est celle du Parlement européen ; elle ne devient pas la nôtre sans dossier propre.

La suite tient en quatre actes.

Le 22 juin, Ouagadougou convoque Philippe Bronchain, chef de la délégation de l'Union européenne. Le 23 juin, le ministère burkinabè des Affaires étrangères publie un communiqué. Le ministre Karamoko Jean Marie Traoré parle de propos « accusateurs, grossiers et mensongers », d'informations erronées, d'un discours au « relent néocolonialiste ». Il ajoute que Gomart parle d'un pays qu'il n'a pas visité et rappelle la responsabilité de l'OTAN en Libye dans la déstabilisation régionale.

Le 25 juin, une note verbale exige le « retrait diligent » de la résolution. Le 26 juin, Ouagadougou rompt ses relations diplomatiques avec la France, avec effet immédiat.

Neuf jours. Débat, vote, convocation, communiqué, note verbale, rupture. Ce n'est pas une humeur de plateau. C'est une chronologie diplomatique.

17 juinDébat au Parlement européen, Gomart à la tribune
18 juinRésolution votée : 476 pour, 11 contre, 75 abstentions
22 juinConvocation du chef de la délégation UE
23 juinCommuniqué du MAE : propos « grossiers et mensongers »
25 juinNote verbale : « retrait diligent » exigé
26 juinRupture avec la France, effet immédiat
Du discours à la rupture : neuf jours.
Paris · 2023-2026 · les pièces

Deux pièces, pas une théorie

La défense parisienne et européenne dira : le Parlement européen est indépendant, la France ne commande pas ses résolutions, Gomart est eurodéputé avant d'être général. C'est institutionnellement vrai. Mais dans la lecture politique burkinabè, l'homme compte autant que l'institution. Un ancien patron du renseignement militaire français porte une résolution sur le Burkina ; Ouagadougou répond à l'Union européenne, puis rompt avec Paris. Voilà le fait.

Trois ans plus tôt, une autre scène avait préparé le vocabulaire de la méfiance. Fin septembre 2023, sur LCI, Vincent Crouzet, présenté à l'écran comme « expert en renseignement » et décrit par la presse comme ex-agent de la DGSE, commente la fin du bras de fer français au Niger. Il parle de « plus de latitude » pour des opérations clandestines de déstabilisation.

Soyons stricts : Crouzet parle du Niger, pas du Burkina. Ce clip prouve autre chose, quelque chose de simple et déjà grave : sur un plateau parisien, un homme présenté comme expert du renseignement parle du Sahel comme d'un terrain où l'on peut reprendre de la marge clandestine.

Deux pièces, donc, pas une théorie. En 2023, un ex-DGSE parle du Niger et de clandestinité. En 2026, un ex-DRM parle du Burkina au Parlement européen comme d'un risque pour l'Europe. Entre les deux, Ouagadougou accumule les griefs : troupes françaises sorties, médias suspendus, ambassadeur parti, aide gelée, quatre agents de la DGSE arrêtés en décembre 2023 puis libérés un an plus tard par la médiation du roi du Maroc, convention fiscale dénoncée, accord militaire de 1961 enterré.

La rupture du 26 juin ne commence donc pas le 26 juin. Elle commence dans une relation où chaque camp pense déjà que l'autre agit contre lui. Paris parle de décision hostile et infondée. Ouagadougou parle d'activisme incessant, d'ambitions néocoloniales, de soutien à des réseaux subversifs et terroristes.

Ouagadougou · après le 26 juin

L'ambassade ferme, le CFA reste

Ce qui change est concret : fermeture des canaux diplomatiques, services consulaires bloqués, visas compliqués, ONG et entreprises contraintes de revoir leurs dispositifs. Ce qui ne change pas dit autant : le franc CFA reste, le commerce reste, Orange reste, les intérêts économiques ne disparaissent pas avec les drapeaux. Et la place laissée ne restera pas vide : Moscou fournit déjà l'appui sécuritaire via l'Africa Corps, Ankara multiplie les accords, Pékin avance ses pions économiques.

Ce qui casse
Le canal diplomatique officiel
Les services consulaires et les visas
Les dispositifs des ONG et entreprises françaises
Une relation d'ambassades vieille de plus de soixante ans
Ce qui reste
Le franc CFA
Le commerce bilatéral : ~342,6 M$ (2025)
Orange et les entreprises françaises présentes
Les liens humains et administratifs des familles

La souveraineté proclamée casse l'ambassade. Elle ne casse pas encore la monnaie, le marché, les réseaux, ni les dépendances administratives des familles entre Ouagadougou et Paris. C'est là que se mesurera la rupture : pas dans le communiqué, mais dans ce qui continue après lui.

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