L'eau n'a pas tué seule
Abidjan, Accra et Lomé ont englouti plus d'un milliard de dollars de projets anti-inondations. Les morts de cette semaine sont tombés dans les quartiers que ces projets devaient protéger.
À Accra, les appels d'urgence commencent à tomber dès le matin. L'eau entre dans les maisons, coupe des routes, bloque les secours. Des habitants nagent dans une eau qui monte jusqu'au cou pour sortir des voisins piégés. Dans le quartier d'Achimota-Agbogbloshie, une mère et son enfant sont emportés. Au Ghana, douze morts sont confirmés après les pluies qui ont frappé Accra et Tema.
À Abidjan, la pluie a tué dans les communes d'Attécoubé et de Yopougon. À Mossikro, des habitants sont restés sous les décombres après les glissements de terrain. Le bilan immédiat confirmé dépasse la douzaine de morts ; certains bilans de presse avancent 59 morts depuis mai.
À Lomé, le bilan provisoire du gouvernement togolais fait état de cinq morts après les pluies des 28 et 29 juin. Les régions Maritime, Plateaux, Centrale et le Grand Lomé ont été touchés. Des maisons, des écoles et des lieux de culte ont été abandonnés. Une phrase suffit à comprendre la scène :
La facilité serait d'appeler cela une catastrophe naturelle. C'est vrai au premier degré : il a plu fort, longtemps, sur une côte déjà fragile, et les prévisionnistes régionaux avaient annoncé dès le printemps une saison au-dessus des normales, avec des cumuls excessifs sur les régions côtières entre mars et juillet. Mais chez nous, l'eau ne tue jamais seule. Elle tue quand une ville a construit dans les bas-fonds. Elle tue quand les caniveaux servent de poubelles parce que la collecte ne passe pas. Elle tue quand des permis sortent sur des zones inondables. Elle tue quand le plan de secours commence après la pluie.
entretien absent · caniveaux bouchés · permis en zone inondable · collecte défaillante
L'argent était là
Et cette fois, on ne pourra pas dire que l'argent manquait. Suivons-le, ville par ville.
Abidjan. Les annonces de prévention et les chantiers d'assainissement se sont multipliés avant la saison. Le PARU, financé par la Banque mondiale, engage plusieurs centaines de millions de dollars pour l'assainissement et la résilience urbaine d'Abidjan. Cinq milliards de francs CFA ont aussi été mobilisés pour le drainage de la saison 2026. Les morts sont venus quand même.
Accra. Le Ghana a dépensé près d'un milliard de dollars en deux décennies contre les inondations. Le programme phare, le GARID, financé par la Banque mondiale, devait draguer l'Odaw, la rivière qui noie le centre d'Accra. Son histoire tient en trois chiffres : sur les 200 millions de dollars initiaux, 65 millions ont été réaffectés à la réponse Covid ; 150 millions supplémentaires ont été approuvés en 2023 ; et à ce jour, le dragage de l'Odaw est achevé à un peu plus de 40 %, le projet ayant été prolongé jusqu'en 2027. Des entrepreneurs ont ralenti leurs chantiers faute de paiement, des retards que la presse ghanéenne relie aux contraintes budgétaires de la restructuration de la dette et du programme avec le FMI. Retenons la chaîne : quand le service de la dette étrangle un budget, ce n'est pas l'ambassade qu'on ferme, c'est le caniveau qu'on ne cure pas. Nos lecteurs du N°03 reconnaîtront la mécanique.
Lomé. Le projet RAINE, lancé en avril 2025, promet un micro-tunnel de 7,5 km pour réduire les inondations dans plusieurs quartiers de Lomé. Les 28 et 29 juin, l'eau est quand même entrée dans les maisons, et le plan de réponse de la sécurité civile a été déclenché après les pluies, pas avant.
Le désastre a des auteurs
L'inondation de nos côtes n'est pas un accident de géographie. C'est le résultat de choix signés, par des administrations et par des institutions financières. D'un côté, les bailleurs financent les grands ouvrages, les États annoncent les millions, les communiqués circulent. De l'autre, l'entretien quotidien reste étranglé : les dettes s'empilent, les arriérés bloquent les chantiers, les municipalités manquent d'équipes pour curer un simple fossé.
De l'autre côté, il y a le silence complice des directions de l'urbanisme. Les morts d'Attécoubé ou d'Achimota ne logent pas dans les bas-fonds par ignorance. Ils y vivent parce que les zones sûres sont devenues inaccessibles aux classes populaires, parce que les permis sortent, parce que les remblais avancent, parce que les exutoires naturels disparaissent sous les terrains à forte valeur. Quand une municipalité laisse construire là où l'eau passait, elle transforme la pluie en sentence de mort.
Jusqu'à l'année suivante
Ce spectacle n'a plus rien d'une actualité. C'est une archive qui tourne en boucle depuis des décennies. Chaque génération ouest-africaine connaît le même rituel d'hivernage : les prévisions alertent, la pluie tombe, les bas-fonds s'emballent, les familles pauvres paient le tribut le plus lourd.
Puis vient le même vaudeville politique : ministres au chevet des sinistrés, bottes dans la boue ; enquêtes promises ; plans d'urgence « historiques » ; nouveaux millions annoncés par les institutions internationales. La saison sèche revient, l'indignation s'évapore, l'argent se perd dans l'appareil d'État, et rien ne bouge. Jusqu'à l'année suivante.
Le changement climatique a bon dos. Avant d'être climatique, le désastre est politique.
Financé, annoncé, noyé
Trois villes, trois projets, des montants lourds. La question n'est donc pas « où était l'argent ». Il était là, voté, annoncé, inauguré. La question est celle que chaque habitant d'Attécoubé, d'Achimota ou d'Agoè peut poser à son maire et à son ministre : pourquoi l'argent arrive-t-il plus vite au communiqué qu'au caniveau ?
| VILLE | MORTS (SAISON 2026) | ARGENT ENGAGÉ | CHANTIER PHARE |
|---|---|---|---|
| Abidjan | Plus de 12 confirmés ; jusqu'à 59 depuis mai selon des bilans de presse | PARU (Banque mondiale), plusieurs centaines de M$ + 5 mds FCFA pour la saison | Chantiers annoncés avant les morts |
| Accra | 12 | ~1 Md$ en 20 ans, dont le GARID | Odaw dragué à 40 %, projet repoussé à 2027 |
| Lomé | 5 (bilan provisoire) | RAINE, micro-tunnel de 7,5 km | Plan de secours déclenché après la pluie |
L'argent précède les morts ; il ne les empêche pas.
Sources : Banque mondiale, ministère des Finances du Ghana, gouvernements ivoirien et togolais, presse régionale.
Le mur est tombé, le lanceur d'alerte est en prison
L'argent n'est d'ailleurs que la moitié de l'histoire. L'autre moitié, c'est ce qu'on laisse construire. Un cas la raconte mieux que tous les budgets : M'Pouto, village ébrié enclavé dans la commune de Cocody, à Abidjan. Pendant six ans, un promoteur, Émile Abi-Aad, a remblayé la lagune Ébrié pour créer des terrains à forte valeur, et un mur d'environ 400 mètres a fini par séparer le village de sa rive. Les riverains accusaient l'ouvrage de bloquer l'écoulement naturel des eaux : à chaque pluie, le quartier gardait l'eau que la lagune n'absorbait plus. Le 19 mai, les services municipaux ont marqué le mur « AD 19-05-26 ADX » : promis à la démolition. Fin juin, en pleine séquence meurtrière, les bulldozers l'ont rasé ; les habitants ont parlé d'« une première victoire ».
Jean-Christian Konan, lanceur d'alerte suivi par des dizaines de milliers de personnes, a été arrêté le 16 février, placé sous mandat de dépôt le 18, et reste détenu à la MACA sous au moins sept chefs d'accusation, dont escroquerie. Le parquet parle d'escroquerie, de plaintes et de 80 millions de francs CFA. Ses soutiens parlent de représailles. Mais une chose demeure : l'État a fini par détruire le mur que Konan dénonçait, pendant que lui reste en prison. Ce fait politique suffit.
L'entretien est invisible, donc négligé
Une partie de la réponse est politique. Un caniveau curé ne fait pas une belle inauguration. Une pompe entretenue ne donne pas une photo de victoire. Un quartier relogé avant la catastrophe ne crée pas le spectacle d'une visite aux sinistrés. L'entretien est invisible, donc négligé ; la catastrophe est visible, donc financée. Chaque saison, les mêmes villes redécouvrent que l'eau connaît les adresses que les administrations oublient.
Au Togo, l'ACAT réclame une réponse fondée sur les droits humains ; la Dynamique pour la majorité du peuple accuse le gouvernement d'abandonner les sinistrés. On peut discuter le ton de l'opposition. On ne peut pas discuter le coût : des morts, des quartiers entiers sous l'eau, des maisons et des stocks de commerce détruits, des écoles fermées, des familles déplacées qui repartent de zéro.
La saison des pluies n'est pas finie. Les prévisions annoncent encore des précipitations intenses sur la côte dans les prochains jours. La seule question qui compte maintenant : qu'est-ce qui aura changé, concrètement, avant la prochaine grosse pluie ?
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