N° 05 · 7 juin 2026 · Journal PDF

Bénin : ce que la main tendue ne dit pas

Le port de Cotonou étouffe, le pipeline de la CNPC exporte déjà ses barils, et l'Alibori compte ses morts. Le Bénin ne tend pas la main à l'AES par panafricanisme : ses artères se vident.

Niamey · Cotonou · corridor

Vendredi 5 juin, Niamey. Le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine installe le comité mixte d'experts Bénin-Niger. La presse officielle appelle ça le triomphe d'une « diplomatie de voisinage ». Sous les mots lisses, la réalité est plus prosaïque. Le Bénin ne tend pas la main à l'AES par élan panafricaniste. Il la tend parce que ses artères se vident.

D'abord le port de Cotonou. Depuis la fermeture des frontières en juillet 2023, le poumon économique du pays étouffe. Les 80 % du fret nigérien qui y transitaient ont fui vers Lomé ou Tema. Les transporteurs, les commerçants de Malanville, les transitaires : tous en détresse financière.

Ensuite le pipeline. Agadem-Sèmè, près de 2 000 kilomètres de tuyau construit par la CNPC chinoise. Le brut coule déjà depuis août 2024, 14 millions de barils exportés malgré la frontière fermée. Ce que le Niger a renégocié avec Pékin le 18 mai, ce sont les termes : 45 % de WAPCO, tarif de transit abaissé de 27 à 15 dollars le baril. Le Bénin a nommé Romaric Ogouwale aux Mines et à l'Énergie le 5 juin. Le comité des quinze jours doit fournir le prétexte politique pour rouvrir la frontière terrestre. Le pétrole, lui, n'a pas attendu.

Et puis il y a le nord. L'Alibori. Ligne de front. Les massacres de nos soldats par le JNIM, 54 morts en avril 2025 et quinze le 4 mars dernier, rappellent que les frontières s'effacent devant les balles. Le Niger et le Burkina combattent ce monstre depuis une décennie. La nomination de Rachidi Gbadamassi, leader du Nord, comme ministre-conseiller à la Défense le 5 juin, n'est pas un symbole. C'est un cri.

Malanville · marchés · mémoire

Le rire jaune et l'expédition de réparation

À Cotonou, à Niamey, sur les marchés comme chez les transporteurs bloqués à la frontière, le rire est jaune. Personne n'a oublié les discours va-t-en-guerre de l'ère Talon ni les menaces d'intervention militaire de la CEDEAO. Voir aujourd'hui les diplomaties essayer de recoller les morceaux, c'est le constat humiliant que personne ne peut survivre seul dans cette région.

La course de Wadagni, Nigeria, Niger, Burkina, Togo, Côte d'Ivoire en 96 heures, n'avait rien d'une tournée d'apparat. C'était une expédition de réparation. Une mission obligatoire qui se faisait trop attendre. L'ère Talon pouvait se payer le luxe de l'orgueil et de la rupture. Wadagni, avec le front Nord et les caisses du port qui s'asphyxient, sait qu'il doit plier. Ou le pays rompt.

Photo-illustration : un apprenti penché à la portière d’un minibus de transport, dans la circulation
Ankara · Abidjan · 4 juin 2026

Ankara, Abidjan, et le joueur qu'on ne filme pas

Le jour même où Wadagni achevait sa boucle à Abidjan, le général Tiani atterrissait à Ankara pour signer quatre accords de coopération militaire et commerciale avec Erdogan. Le message à Cotonou est net : l'AES s'ouvre au monde, elle ne dépend pas de ses voisins côtiers. Le Niger a d'autres routes, les drones turcs protègent son ciel, l'argent chinois finance ses infrastructures. Dans ce dialogue, le Bénin est le demandeur.

À Abidjan, Alassane Ouattara a offert le décor chaleureux du palais présidentiel et évoqué un futur sommet sur la réforme du Franc CFA. Mais le vrai maître du temps dans cette pièce n'apparaît sur aucun communiqué. C'est la China National Petroleum Corporation. La CNPC.

C'est elle qui a tracé l'oléoduc. Elle qui a dicté les termes financiers à Niamey le 18 mai. Elle qui attend que son investissement de milliards de dollars s'active. Le protocole des diplomates passe après. Le reste, les accolades sur le tarmac de Ouagadougou et les sourires devant les photographes, est la mise en scène de décisions prises ailleurs, dans des salles où personne ne filme.

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