N° 05 · 7 juin 2026 · Journal PDF

Faye-Sonko : le divorce devient une scission d'État

Du décret au congrès de Diamniadio : le Pastef sacre Sonko, le parti est banni de l'exécutif, Faye gouverne avec les hommes de l'ancien régime. Et le FMI atterrit à Dakar.

Dakar · 2 juin 2026 · conférence de presse

« Le compagnonnage ne peut plus continuer »

Mardi 2 juin. Dakar. Je regarde Ousmane Sonko s'asseoir face aux journalistes. Pour quiconque vit et pense dans cette région, l'image est lourde. Il n'est plus Premier ministre depuis dix jours ; il préside l'Assemblée nationale depuis une semaine. On attendait l'estocade, l'attaque frontale. À la place, nous assistons à un dévoilement clinique, presque intime, de la mécanique du pouvoir.

« Il m'a dit qu'il estime que le compagnonnage ne peut plus continuer. » Le « il », c'est Bassirou Diomaye Faye. Le président. L'homme avec qui Sonko est sorti de prison le 14 mars 2024, porté par une ferveur populaire que nous pensions invincible. L'homme qu'il a fait élire dix jours plus tard.

En révélant qu'il avait lui-même proposé de céder le gouvernement pour le perchoir de l'Assemblée, une offre laissée sans réponse jusqu'à son limogeage du 26 mai, Sonko montre qu'il n'a pas été battu. Il a été réorganisé.

« Je lui ai facilité la tâche en lui disant que je vais le suivre. Je lui ai demandé s'il veut me limoger, il n'a qu'à assumer et le faire. »Ousmane Sonko, 2 juin 2026

Mais pour nous qui subissons le quotidien de cette transition, le choc n'est pas là. Il est dans ce qu'il a étalé ensuite. La justice ? « Aucun accord. » La dette publique ? Aucun accord. Le pouvoir d'achat ? Aucun accord. La renégociation des contrats miniers et pétroliers ? Aucun accord. La reddition des comptes ? Aucun accord. Deux ans d'un pouvoir né des aspirations de notre jeunesse, et les deux têtes de l'État constatent qu'elles ne s'entendent sur rien. Sur rien de ce qui change la vie sur le terrain.

Pour le peuple qui attendait que le prix du riz brisé ou du litre d'huile baisse, ce n'est pas une dispute de palais. C'est le constat d'un échec, et il est charnel.

Le cœur du drame éclate lorsque Sonko révèle que Faye a refusé d'accorder des portefeuilles au Pastef dans la nouvelle équipe. Le président a tranché : le parti qui détient 130 députés sur 165, la force militante qui l'a hissé au sommet, est banni de l'exécutif. Ce n'est plus une querelle d'ego. C'est une rupture entre la légitimité électorale et l'appareil d'État.

Primature · nominations · mai 2026

« Qu'il se limite aux chiffres » : les hommes d'avant

Pour le nouveau Premier ministre, Ahmadou Al Aminou Lô, Sonko a eu cette formule : « Qu'il se limite aux chiffres. Je l'ai entendu donner des leçons de morale. Nous savons qu'il a joué un rôle dans tout ce qui se passe actuellement. »

À Dakar, le camp présidentiel tente de nous vendre ce nouveau cap sous l'étiquette de « gouvernement de technocrates ». Le récit est bien huilé : on rationalise, on remplace le bruit des militants par le silence des compétences. Il suffit de lire les noms. Mouhamadou Makhtar Cissé, nommé à l'Intérieur. Qui appelle-t-on technocrate ? L'ancien directeur général des Douanes de Macky Sall, ancien ministre de l'Énergie, l'homme qui gérait les caisses et les secrets de l'ancien régime. Aujourd'hui, il contrôle la sécurité, le territoire et l'organisation des scrutins. Cheikh Diba aux Finances, Cheikh Niang aux Affaires étrangères : même trajectoire, purs produits du système Sall. Ce n'est pas la compétence qui supplante le militantisme. C'est un réseau qui en évince un autre. Esseulé, sans contrôle sur l'appareil du Pastef, Faye s'en remet aux hommes d'avant. Parce que ce sont les seuls qui ont un intérêt vital à ce que son pouvoir tienne.

Dakar · diaspora · mimétisme

Le murmure cynique et le spectre de 1962

On entend pourtant ici et là, dans les cercles proches de l'ancien régime à Dakar comme au sein d'une certaine diaspora, un murmure cynique. Ces esprits, nourris au mimétisme institutionnel, nous expliquent doctement que la loi sénégalaise est le clone de la loi française. Ils nous disent, presque pour s'en réjouir : « Regardez Macron. Il gouverne sans majorité depuis des années à coups de 49-3 et d'artifices constitutionnels. Si la France le fait, Faye n'a qu'à faire de même. Ça marche là-bas, ça marchera ici. »

Histoire · 1962 · parallèle

Le duel Senghor-Dia, version 2026

Quelle cécité. Ériger le naufrage démocratique français en modèle pour le Sénégal est déjà une insulte à l'intelligence. Mais plaquer une grille de lecture coloniale sur une crise qui vient de chez nous, c'est pire que de l'aveuglement. C'est un renoncement à se regarder soi-même.

Le vrai miroir, c'est décembre 1962. Ce que nous vivons en ce mois de juin 2026, c'est le duel Senghor-Dia qui se répète. L'exécutif à deux têtes où le théoricien de la rupture (Dia hier, Sonko aujourd'hui) se fait éjecter par celui qui détient la signature de l'État. Senghor contre Dia, Faye contre Sonko. Sauf qu'en 1962, la crise s'est réglée entre Sénégalais, à huis clos. Aujourd'hui, les émissaires du FMI attendent déjà sur le tarmac.

Photo-illustration : Bassirou Diomaye Faye au premier plan, Macky Sall debout derrière lui
Diamniadio · Trésor · 6 juin 2026

589 voix, zéro bulletin blanc, et le FMI qui arrive

Samedi 6 juin. Pendant que le Pastef se réunit en congrès à Diamniadio et sacre Sonko à l'unanimité, 589 voix et zéro bulletin blanc, le Trésor sénégalais décaisse en urgence 53,75 millions d'euros et 38,8 millions de dollars pour payer par anticipation ses coupons obligataires. Le lundi 8 juin, la mission du FMI atterrit à Dakar.

Ces deux choses ne sont pas parallèles. Elles s'emboîtent. Le congrès de Diamniadio et le meeting du Dakar Arena le 7 juin prouvent que Sonko n'est pas mort : il est consolidé. Mais consolidé dans l'opposition. Le parti qui porte la colère sociale et le rêve souverainiste est hors de l'exécutif. Et c'est ce divorce qui fait l'affaire des forces extérieures.

Le Sénégal doit honorer 5,8 milliards de dollars de dette sur trois ans, avec une dette publique qui frôle les 132 % du PIB. Le besoin de financement pour la seule année 2026 s'élève à 6 075 milliards FCFA. Le programme d'ajustement qui redémarre exige de faire grimper la pression fiscale de 19,3 % à 23,2 %.

Imposer cette thérapie avec Sonko à la Primature aurait été un combat permanent. Lui qui qualifiait les restructurations imposées de « honte » ne pouvait pas saborder sa base à l'approche de 2029. Avec un gouvernement de technocrates mené par Cheikh Diba, la négociation devient fluide pour les créanciers. Lô « se limite aux chiffres », Faye parle la langue de Washington, et le peuple sénégalais se retrouve pris en étau entre la crise politique au sommet et la rigueur financière à la base.

Pendant que Dakar offre au FMI un exécutif sans opposition, Cotonou, lui, court réparer ce que trois ans de rupture ont cassé.

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